« La finalité de mon travail est avant tout le livre »

L’auteur Armand Vial à La Cité

« La finalité de mon travail est avant tout le livre »

Armand Vial est né à Constantine et y vit depuis déjà 6 ans. Il est écrivain,  photographe et animateur d’ateliers de théâtre. Actuellement, il anime celui de l’Institut français de Constantine (Algérie). Il est également auteur et a publié plusieurs livres dont Le retour à l’ailleursKsar TinaLa Céleste et le containerConstantine et ses peintresLes dits du cutter… il vient d’éditer un roman fort intéressant livre Mon chemin de terre. Notre reporter a encore une fois échangé quelques idées sur la culture et l’écriture. Entretien.

La Cité : Mon chemin de terre est votre dernier livre, pouvez-vous le présenter à nos lecteurs ? 

Armand Vial : « Ecrire ce livre, sous cette forme, est devenu pour moi une nécessité. Une nécessité pour moi et j’espère un petit écho pour des lecteurs qui ont connu ou non ces situations. Ma volonté n’était pas d’écrire un livre d’Histoire sur la guerre d’Algérie, ni de ressasser une quelconque nostalgie. Le propos du livre est à la fois très simple et très complexe : Un enfant, français, se retrouve élève dans une école de petite Kabylie, dans un petit village à flanc de montagne. La guerre a commencé et il est le seul petit français élève de l’école, et aussi bien entendu dans le village. Ses parents sont instituteurs dans cette école de trois classes. Sa mère est pied noir née à Constantine (comme ses parents de condition modeste) et son père est originaire de Marseille. Dans ce contexte cet enfant vit tout simplement une vie d’enfant : comme ses copains et copines il s’éveille à la vie : la sensualité des lumières, de la végétation, de certains fruits, les pieds nus des femmes sur ce chemin de terre (elles vont chercher de l’eau à la source), les jeux, les chamailleries, les bagarres, les amours enfantines… Ses copains et copines parlent le français avec lui…ils sont comme lui le fruit de l’Histoire. Voir Malek Haddad…Dans le même temps, la guerre, la violence et la mort sont là…Mais les enfants ne comprennent pas, ni la guerre, ses fondements et sa réalité, ni la mort. Inconsciemment ils sont pris entre deux extrêmes : la vie sous ses multiples formes qui s’ouvre à eux et la guerre et la mort. Et un jour…la déchirure, sentimentale, existentielle.

Cet enfant et ses parents vont quitter définitivement ces lieux, malgré eux, et en l’espace de 48 heures. Et déjà le silence s’installe. La vie continue, il faut tourner la page.

Cet enfant connaitra bien d’autres lieux en Algérie au gré des nominations de ses parents dans tel ou tel lieu, puis les parents alors directeurs dans les Centres Sociaux (Mouloud Feraoun….) sont menacés de mort par l’OAS et décident alors de quitter l’Algérie. 

Deuxième déchirure. Même situation ressentie comme absurde.

La France. Les études, une autre vie, d’autres expériences, d’autres déchirures. Et toujours ce silence mortifère. Sauf  que cet enfant devenu adulte ne peut oublier son village en Kabylie, ses copains ses copines, le jus des grenades les parties de foot, tout en comprenant alors la situation, la guerre…Dans ce contexte autre, il prend conscience des raisons qui font, en dehors du milieu familial et de l’engagement de ses parents dans les mouvements d’Education Populaire (en  Algérie et en France) des raisons donc, qui font qu’il a très vite ressenti ce besoin d’expression…( cette Rage de l’expression  comme le dit le poète Francis Ponge qui participa à des résidences d’écrivains à Sidi Madani dans les années 1948 49). Le théâtre très jeune, puis la photographie et l’écriture.

Ses sujets, ses thèmes sont nés sur ce chemin de terre en petite Kabylie… 

Un fait inattendu le ramènera en Algérie pour un simple voyage….avec un ami Algérien et une amie Pied noir….et l’année d’après il prendra la décision de revenir vivre en Algérie et y poursuivre sa quête artistique.

Dès lors un fait va s’imposer : retourner dans son village  en petite Kabylie. Retrouver les lieux, ce qu’il reste de l’école, et le chemin de terre, son chemin…et peut-être des personnes qui l’ont connu enfant, ou qui ont connu ses parents.

Pour différentes raisons le passage à l’acte est difficile…et un jour…il  ose.

Retrouvailles pleines d’émotions diverses… 

De retour chez lui…le photographe, celui qui écrit un peu, celui qui vit à Constantine, va mieux  comprendre son cheminement personnel, ses quêtes, ses illusions, et va se confronter clairement à sa propre mort. 

Mon chemin de terre : A une époque donnée, dans un pays donné, dans un contexte donné, ce qui va construire mentalement, psychologiquement, culturellement, artistiquement etc…un individu. 

Enfin, au plan de la conception, cette volonté de prendre distance avec l’Histoire telle qu’elle s’écrit, de réaliser un tissage avec divers textes, diverses formes d’écriture et surtout car c’est la première fois, de cette façon, d’introduire un écrit photographique – car la photographie est une écriture-, un chapitre photographique qui soit tissé au reste et interpelle le lecteur d’une autre façon. » 

Votre livre pose la question de la quête des origines et de l’enracinement… 

 Quête des origines et enracinement…question complexe…Quête des origines, oui…mais pas au sens commun du mot. Quête de sens, quête de tout ce qui construit un individu, sans amoindrir bien sûr la terre (la matrice) et l’ouverture et le partage avec l’Autre. L’Autre, à la fois différent de par sa culture son appartenance religieuse, son type d’organisation sociale, sa langue, et en même temps simplement l’être humain, le semblable. Enracinement pour une grande part. Force est de constater que oui, je suis né biologiquement sur cette terre, en Algérie, mais j’y suis né aussi bien autrement. »

Quel regard portez-vous sur l’Algérie d’aujourd’hui ? 

« L’Algérie d’aujourd’hui. Je ne peux  passer sous silence l’accueil chaleureux  que j’ai reçu d’une très grande partie des personnes…mon marchand de légumes, mon marchand de cigarettes et journaux, les étudiants, beaucoup de professeurs, les femmes de ménage des immeubles où j’ai habité, les personnes rencontrées dans divers lieux où j’étais enfant, etc. et les relations qui sont les miennes avec beaucoup, de différents milieux. Bien sûr il n’en est pas tout à fait de même avec les administrations…pour qui je suis un peu suspect, et certains «  intellectuels » autoproclamés, peu au fait des réalités de l’Histoire, de leur Histoire, qui ne font que reproduire un discours idéologique dans le vent. Ce pays me fait mal et j’ai surtout mal pour cette jeunesse souvent sans espoir, sans rêves et qui n’a qu’une idée : partir ailleurs…L’enseignement, à tous les niveaux, la culture, l’urbanisme, un régionalisme outrancier et un racisme latent, un recul social, et surtout et à plusieurs niveaux, ces regards tournés vers le passé et non pas l’avenir. Le festival du haïk, et en même temps les paraboles, internet…une sensation de gâchis… » 

Vous avez édité un livre sur Constantine, pourquoi spécialement Constantine ? 

«  J’ai publié chez Sedia : Ksar Tina. Un livre de photographies et de textes. Les raisons ?

 Tout d’abord j’y suis né, et j’y habite aussi…Des souvenirs d’enfant étaient présents quand pendant les vacances scolaires nous venions passer quelques jours chez mes grands parents maternels et que ma grand-mère m’emmenait faire des commissions dans tous les coins de la ville. Et puis cette recherche de rencontre de deux cultures. Comment avec la culture qui est la mienne, que je me suis forgée, je regardais cette cité antique au si riche passé (dont il reste si peu aujourd’hui…) et de quelle façon elle me regardait et me parlait. 

Si la vieille ville est privilégiée, plusieurs raisons y concourent. D’abord, comme je l’ai dit, les promenades et commissions avec ma grand-mère. Puis le fait que je ne suis pas photographe de presse ou d’organes de tourisme et que donc je ne trouvais pas trop d’intérêts à photographier certains lieux, déjà mille fois photographiés. Ensuite, cette sensation diffuse que l’âme de la ville se trouvait plus là qu’ailleurs. Enfin, c’est là que je trouvais un écho surprenant avec des artistes pour moi importants, comme Antoni Tapiès, Anselm Kieffer, certains artistes de l’Arte Povera  et d’autres. »  

Parlez-nous maintenant d’Armand Vial le photographe.

« Définir le photographe que je suis est là aussi complexe. En premier lieu, mon arrière grand-père Julien Vial, peintre et photographe. Je passais une grande partie des vacances d’été chez mes arrières grands-parents ( mon père avait été élevé par eux ayant perdu ses parents tout enfant) ,près d’Aix en Provence. Dans son atelier je pouvais le voir travailler,

Je découvrais la peinture et le silence des natures mortes et la photographie : les appareils-  de grandes chambres photo en bois et cuivre- les produits, les négatifs, et les portraits qu’il réalisait. Ensuite mon père, qui tout en étant instituteur était aussi photographe et à qui je dois une formation très sérieuse.

Quand j’ai décidé de faire de la photographie j’ai suivi de nombreuses formations et très vite mon atelier est devenu mon ailleurs, mon refuge, le lieu où je pouvais m’exprimer.

Et il en est de même aujourd’hui. Ma formation, mes fréquentations d’artistes, mes lectures, ont fait que je suis surtout un photographe qui travaille en atelier qui fait des compositions sur des thèmes précis. Bien sûr il y a eu le passage de l’argentique au numérique mais mon travail n’en a pas été modifié pour autant. Une constante dans mon travail : le temps, les matières, les objets rejetés et voués à la disparition…

Par exemple en France j’ai réalisé un travail de 200 photos : des compositions avec des grenades ( le fruit). Travail qui est aussi en écho au poème de Françis Ponge : Pourqui et comment une figue de parole. Ici j’ai terminé un travail qui a pour thème les cartons qui restent sur les marches d’escaliers après que des personnes y ont passé des heures…

Compositions en extérieur et en atelier et dix petites nouvelles d’une page chacune.

Ici, je viens de terminer deux travaux : l’un sur l’approche des paysages de l’Autoroute Est-Oues entre Constantine et Alger. Photos prises depuis le taxi collectif, avec tout un rituel nécessaire …et un travail composé de portraits de femmes algériennes et de compositions, sous forme de triptyques. Un travail fait en réaction aux nombreuses inepties qui se disent et s’écrivent en Algérie sur le mouvement Orientaliste et aussi en réaction aux productions de bon nombre de peintres algériens qui nous proposent des portraits de femmes d’il y a 150 ans, sous produits de l’Orientalisme. Un travail que j’ai découvert très complexe à réaliser, chemin faisant…Quel que soit le milieu, le refus de se laisser photographier pour un portrait…pour différentes raisons : culturelles, pseudo-religieuses, familiales, sociales etc…très décevant, très déroutant, mais très instructif… La finalité de mon travail est avant tout le livre, puis bien sûr l’exposition. Le livre comme trace, comme archive du temps, au sens de Derrida. Enfin, comme artiste, je pense avoir aussi le devoir de transmettre ce que j’ai pu apprendre. C’est ainsi que j’anime ici un atelier photo avec des jeunes (garçons et filles). » 

Et qu’en est-il d’Armand Vial, l’homme de théâtre et de son expérience des planches ?

« Le théâtre ? En fait, c’est par là que j’ai commencé. Mes parents faisaient partie des mouvements d’éducation populaire et dans ce cadre participaient l’été à des stages d’Art dramatique. Adolescent j’ai don fréquenté ce milieu, puis suivi à mon tour des stages de formation (comédien et mise en scène) avec les grands noms de la Décentralisation Culturelle ( René Jauneau, Gabriel Monnet, Maurice Massuelles, Jean Dasté)

Puis au cours de ces stages j’ai commencé à apprendre ce qu’est le théâtre…puis j’ai commencé à jouer de petits rôles, puis j’ai fait partie, à Dijon, de la troupe des Tréteaux de Bourgogne où j’ai découvert entre autres, Arrabal, Tardieu, Ionesco et…Beckett

Puis après d’autres stages de mise en scène, j’ai franchi un autre pas en dirigeant et formant des troupes de comédiens amateurs, à Dijon, à Nevers.

Actuellement j’anime un atelier théâtre à l’Institut français de Constantine, après avoir animé un atelier à l’Ecole Normale Supérieure de Constantine.

En Algérie j’ai écrit trois pièces de théâtre : Quand les images parlent, publié Chez Mim à Alger, Les cartons de l’abîme, qui vient d’être publiée chez l’Harmattan et qui a été jouée à l’Institut français de Constantine,  et  Eux et lui, non encore publiée.

Ces trois pièces correspondent à l’idée que je me fais du théâtre, tout comme des autres arts d’ailleurs. Elles traitent du quotidien, ici en Algérie, aujourd’hui :  Un jeune étudiant sans avenir qui se raconte des histoires…une jeune femme jetée à la rue et qui vend des mouchoirs en papier, un malade mental….Pour moi, la fonction aujourd’hui du théâtre, quel que soit le pays, et d’être le miroir de nos sociétés. Non pas faire passer des messages ( l’époque, et je l’ai connue, est dépassée) mais donner à voir des choses qu’on ne veut pas toujours voir, et laisser le public se faire son opinion, réfléchir. Ne pensons pas à la place du public. Et dans la forme ça peut être comique ou plus sérieux. » 

Parlons un peu de vos projets… 

« Poursuivre mes animations des ateliers photo et théâtre…et sur un plan plus personnel, trouver des éditeurs pour mes livres de photo dont les maquettes sont terminées et pour deux livres pour enfants eux aussi terminés (textes et photos).

Ces deux livres pour enfants, eux aussi parlent du quotidien d’ici, des enfants d’ici, mais m’appuyant sur des expériences de formation réalisées avec le Centre Pompidou à Paris, faire en sorte que ces livres soient aussi des outils pédagogiques que puissent utiliser des enseignants (le langage de l’image, écrire un petit texte, français, vocabulaire, instruction civique, etc.) »

Entretien réalisé par Hafit Zaouche