«… J’écris, j’écris, j’écris…l’exil intérieur, la prison à ciel ouvert, la libre expression ;mes ‘certidoutes’. » José Vala

Par Mhamed Hassani*


Dans mes déambulations bougiotes, je croise souvent le regard lointain de Gomes[1], le président-écrivain portugais qui renonça, de son plein gré, à sa charge, pour s’exiler en Afrique du nord. Arrivé à Bougie, il ne put se détacher des charmes de cette ville côtière, où art et culture se conjuguent avec l’accueil chaleureux des habitants et de la nature. L’avènement de la dictature de Salazar[2]au Portugal (1932-1968) rendit cet exil définitif. Il mourut en 1941, face à la baie bleue de la Méditerranée qu’il admirait sans relâche du balcon de sa chambre d’hôtel de l’ex-place Gueydon, devenue place du 1er-Novembre, à Bejaia. Depuis quelques années, son buste occupe le devant de la place Lumumba[3] à une encablure de-là. Une place et un buste qui se tournent le dos. Il faudra interroger un jour cette promiscuité que seule l’histoire des gabegies gouvernementales du pays pourrait expliquer. Superposition de noms qui se disputent les mêmes espaces. Une histoire en mille feuilles. L’émergence citoyenne a transformé l’espace en rendez-vous hebdomadaire des arts de la rue ; une bouffée d’oxygène pour les enfants, qui se lâchent dans les couleurs et les notes de musique, et les adultes qui préparent leurs slogans politiques pour les prochaines marches de la révolution en cours.

Aujourd’hui, je suis attiré par un trio de gamins qui dessinent au pied du buste de l’exilé de Bougie, en riant fort. Pendant que je me rapproche de la scène, je crois voir le visage de Gomes s’animer. Son regard me fait penser, étrangement, à celui d’un ami, artiste poète, croisé à Paris, dont je viens de terminer la lecture de ces deux recueils de poésie qu’il m’a fait parvenir. Eh bien, je vais vous parler de ce dernier, puisque le premier est déjà dans l’histoire.

Parler de mon ami, José Vala, au profil d’oiseau migrateur, aiguisé par les vents de la révolte, c’est comme parler de soi et de tous ces aèdes croisés, par-ci par-là, autour de la Méditerranée. Ils ont le cœur chaud et le regard brillant de joie mêlée de tristesse crépusculaire.

Nous nous sommes rencontrés dans un melting poètes, comme sait les organiser notre ami commun Eric Dubois, cet autre poète émérite de Joinville le pont en île de France, qui se bat, bec et ongles, pour rendre à la poésie sa place dans les médias.

C’était un jour de drame en Algérie, la junte au pouvoir venait d’assassiner le grand militant des droits humains en prison. Kamal Eddine Fekhar[4] venait de décéder après une ultime grève de la faim, en plein mouvement citoyen déclenché le 22 février 2019. J’étais accablé, fébrile, je ne savais plus si je devais continuer ce récital collectif à l’Agora, cet antre privé, de la culture au cœur de Paris, en gardant pour moi cette terrible nouvelle ; ou fuir pour ne pas perturber le bon déroulement de la rencontre ?Je regardais autour de moi cherchant un improbable soutien. Je me suis rapproché de Marie Volta, chanteuse d’origine catalane, elle est aussi poétesse et autrice de plusieurs ouvrages, qui porte à bras-le-corps un destin aussi lourd que le cheminement de l’espèce humaine. Connaissant son engagement, je l’ai informé et lui ai expliqué mon attente. Nous interpréter un de ses textes adapté à l’évènement dramatique que vivait mon peuple. Elle absorba un bol d’air en se parlant à elle-même comme pour se concerter, revint vers moi et me proposa de chanter une chanson dédiée aux détenus politiques catalans, en langue catalane, me précisa-t-elle. C’était à propos. Nous fîmes un petit texte de présentation, qu’elle lut à l’assistance pour expliquer son changement de programme.

Les accents catalans faisaient écho à tous les autonomistes dans le monde qui luttent pour leurs droits à l’épanouissement identitaire et appelaient à la libération de tous les détenus politiques.

Quand mon tour de déclamer arriva, j’étais encore sous le coup de l’émotion. La poétesse Laurence Duvet, évanescente et profonde, se chargea de déclamer quelques extraits de mon livre citoyen.

Puis s’est ensuivie une vente dédicace de nos recueils respectifs. C’est alors que José s’est approché de moi, comme un enfant silencieux au regard timide et espiègle, pour me solliciter une dédicace de « L’ivre citoyen ». Pendant le temps de la signature, José me parlait d’artistes algériens qu’il a fréquentés, notamment de l’artiste Djamel Allam qui venait de rejoindre le ciel après nous avoir légué le miel de son être.

Ma tristesse se dissipa dans les regards croisés des autres artistes qui rivalisaient de révolte contre les injustices dans le monde.

Voilà pour le cadre de ma première rencontre avec José Vala. Sa silhouette fragile que compense son regard plein d’énergie, continuera à flotter dans mon subconscient. Quelque part cette silhouette m’était tellement familière qu’elle vient de ressurgir sur la place Lumamba avec sa guitare. Elle chante « tella temkant deg ul iw »[5] (il y a une place dans mon cœur) et toute l’assistance mixte reprend en chœur…

Sur les réseaux sociaux, José partage sa poésie engagée et sa voix nostalgique. Un jour, j’ai demandé à un ami[6]de traduire un de ses poèmes en kabyle. Ça été fait et diffusé sur le Net. José était émerveillé d’exister dans une autre langue, surtout dans la langue de Matoub[7], à qui il rend hommage dans l’un de ses recueils.

On devait se revoir en début d’année, malheureusement la grève des transports parisiens en décida autrement. On reporta la rencontre pour plus tard, puisque j’ai fui l’enfer parisien du moment, pour replonger dans le mouvement citoyen, ce fleuve tranquille qui entraîne l’Algérie vers son destin énigmatique.

Aujourd’hui, c’est le fameux coronavirus qui provoque la fermeture des frontières. La 3e guerre mondiale était-elle engagée, via un virus ? Mondialisation oblige, nous en partageons toutes les retombées. Les continents sont plongés dans une fiction biologique qui nous contraint à l’isolement. Le mouvement citoyen n’écoute que sa propre logique. Il continue à scander ses idéaux tout en cherchant comment résoudre ses contradictions. Le pouvoir est prédateur, seul sa survie l’intéresse. La méfiance, de part et d’autre. Le virus risque de profiter de la faille. Inquiétude. Basculement lent mais irréversible vers l’action préventive.

J’ai dégusté la poésie de José comme deux verres d’eau-de-vie. J’y retrouve mes plats épicés aux orties de la révolte. Poèmes vibrants, prêts à mordre le ciel et la terre, pour que s’épanouisse l’humanité.

                    Embruns d’exils et Brises de Sédition

Embruns de sédition et Brises d’exils, deux recueils aux titres et contenus enflammés fracturés fracassés jusqu’à devenir fragrances dans la mémoire du poète. Deux titres interchangeables. Ce poète est un exilé révolté, en rogne contre les dictatures dans le monde parcequ’ilen a gardé une blessure de jeunesse.

La dictature de Salazar, qui a provoqué l’exil définitif de Gomes, a provoqué aussi, dans les années soixante, un bond important de l’immigration portugaise vers la France. Outre ceux qui fuyaient la misère, un nombre considérable de jeunes fuyaient la guerre coloniale portugaise en Afrique.

Le père Vala, portugais pas engagé mais encombrant personnage pour la dictature en place, prit le chemin de l’exil à pied jusqu’au Pas de Calais ; suivi plus tard par l’enfant José qui débarqua parmi les troubadours de la place de la Bastille, comme un rendez-vous avec l’histoire. Échanger l’espace naturel contre le béton réducteur n’était pas gai.

La misère, physique et morale, est le fruit des dictatures. Et partout des séditions aux goûts de sang suivis d’exils barbelés.

José a mal de ces silences qui font trop de bruits dans sa tête, silences complices de toutes les injustices sur terre qu’il ne peut taire.

José, c’est comme si j’ose m’aventurer en moi-même ! Il s’en va dans le crépuscule de ses textes raviver la cendre des révoltes pour que soit réhabilité l’humain. Il ne s’agit pas de révoltes vaines mais plutôt de révoltes essentielles ! José est un ange déchu, c’est un humain d’avance, même pas un combat d’avant-garde puisque l’humanité est en danger ! Vala est une histoire d’émigration qui n’a pas de fin puisque les humains ont toujours faim et sûrement auront toujours faim, de pain et de liberté ! José Vala est un poète qui chante et griffe les parois rocheuses,pour dire que les peuples opprimés veulent vivre, pendant que les oppresseurs se défoulent à réduire les révoltes spontanées et les dissidences improvisées.

Je ne dirais pas l’embarras des bien-pensants ni la joie des mal classés. J’enrage avec Oser comme verbe à propager parmi les foules dépersonnalisées.

Il n’y a pas de poésie-misère ni de révolution abîmée. La vie est permanente et la liberté en est l’oxygène. L’humain est le type qui se conjugue sans temps ni tempo ! Il ne cherche qu’à vivre dignement sur terre comme sa conscience le lui dicte.

Et si j’osais ?Ainsi chaque ami prend le relais et vulgarise le combat de José, l’ami mal parti pour bien finir parmi les sans monnaies et les sans frontières.

Les mots, ces pinces douleurs et attraperumeurs, sont nos ciments intellectuels et nos surfaces de chutes.

Nos langues, un prolongement de l’humain au de-là de ses angoisses qui murent ses espaces.

Tout fait mal à José. Ses chants sont dédiés aux enfants de Ghaza, de Sabra et chatila à La Palestine occupée, aux paysans sans terre du brésil et d’ailleurs, au peuple grec, le Chili, et à tous les résistants antifascistes. À Matoub le chantre kabyle assassiné…

Debout, à quelque mètre du buste de Gomes, je me réveille d’une longue rêverie, pour retrouver la place Lumumba silencieuse, vide des cris des enfants et des rires des adultes. La pandémie du covid- 19 a imposé son silence. Le confinement des populations s’est décrété de lui-même au pays du mouvement citoyen pacifique. Le pouvoir n’a pas osé dicter sa loi, les différentes franges du mouvement ont débattu jusqu’à l’ultime limite de la raison avant de décider d’adapter les actions citoyennes aux exigences de l’heure. La prévention et la solidarité pour combler les déficits de nos gouvernants illégitimes.

Ma déambulation se poursuit vers le port pour questionner le large. Le large inspire. La pandémie continue sa propagation,presque une fatalité et l’humanité s’angoisse de se regarder mourir. Entre-t-elle dans une nouvelleère de contrôle et de soumission ? 1 984 ne serait plus loin.Le mouvement citoyen n’allait-il pas se disloquer dans les relents pandémiques, terminer sa course en « embruns de dissidence » et de « brises d’exils »… Ou déboucher sur une nouvelle citoyenneté plus performante ? Des échos nous parlent de préméditation et de complot planétaire. José habite sa page facebook pour dire la mobilisation citoyenne volontaire et son refus de capituler aux injonctions militaristes. Construire une humanité consciente à l’ombre d’un virus de laboratoire. Toute crise est opportunité.

Plus loin, le port vide, la plage déserte et l’aéroport fermé. Aucune mouette en vue ni avion au décollage. Le silence règne. Est-ce le début ou la fin ?Les certidoutes de José nous accompagnent. Bonne lecture, nous vivions confinés dans nos réseaux déjà, bien avant ce connard de virus. À la prochaine saison calendaire.

Mh. H.
*Écrivain

José Vala est né en 1957 au Portugal, est venu, enfant, partager l’exil de son père en France. Musicien, il interprète ses textes et a publié deux recueils de poésie chez L’Harmattan –poètes des cinq continents, en 2016 (Embruns d’exils) et en 2019 (Brises de sédition).

José Vala capte son inspiration sur les chants de la vie, les champs de coton d’hier et d’aujourd’hui, les murs de toutes les prisons, déverrouille les quatre vents de convictions en mouvement, libère les cris surpris sur les murs de toutes les prisons. Qu’il utilise la voix ou le silence, il met la guitare en résonance de l’écrit sur des textes extraits de ces recueils.